Conseil Départemental
Nord
Passeurs de mémoire : en Alsace, les collégiens prennent la mesure de leur rôle
Une centaine de collégiens a visité le camp de concentration de Natzweiler-Struthof, en Alsace, début mai, accompagné par le Mémorial de la Shoah. Ce déplacement s'inscrit dans le cadre d'un appel à projets porté par le Département, avec comme objectif la sensibilisation des élèves au travail de mémoire.
C’est un des temps forts de ces deux jours passés du côté de Strasbourg pour les collégiens de troisième de quatre établissements nordistes (Pharamond-Savary à Gouzeaucourt, Eugène-Thomas au Quesnoy, Étienne-Dolet à Provin et Sainte-Marie à Pérenchies) : en fin de première journée, leur rencontre à la synagogue avec Simone Polak, déportée à Auschwitz-Birkenau en mai 1944 à l'âge de 15 ans, qui a passé avec eux un peu plus d’une heure à raconter l’enfer des camps.
À 96 ans, presque 97, cette rescapée a répondu à leurs questions. Vous voulez voir mon numéro ? leur a-t-elle demandé à son tour, en retroussant la manche de son chemisier… Dévoilant son avant-bras gauche et le matricule A-5587 incrusté dans la chair ! C’était très émouvant, raconte Honorine, élève de troisième au collège Etienne-Dolet de Provin. Elle a été séparée très jeune de sa mère et de son petit frère, et a été la seule à s’en sortir, personne ne devrait avoir à vivre ça. Quand elle a été libérée, elle est rentrée chez elle, elle était seule, elle n’avait plus rien, et a dû réapprendre à vivre, je suis admiratif, complète Nathan, son voisin.
- 1/1 - Les élèves ont écouté le témoignage de Simone Polak, et ont échangé avec elle sur son parcours.
Deux journées intenses pour les élèves qui ont pu voir concrètement l'horreur vécue par des millions de personnes ! Ils ont pu toucher du doigt les événements qui ont marqué le second conflit mondial, et ont trouvé ici la pleine expression de leur travail de mémoire. Ils ont désormais un rôle important de transmission à jouer pour que ce qu’ils ont vu ne se reproduise pas !"
Marie Cieters, vice-présidente en charge de l'Éducation et des collèges
Deux journées chargées d'émotion
Au préalable, les collégiens avaient eu droit à un parcours guidé dans le centre de la capitale alsacienne sur les traces de la vie juive : cathédrale, rue des Juifs et square de l’Ancienne Synagogue entre autres, où leur ont été expliqués les préjugés à l’égard des juifs dès le Moyen Âge, et les antagonismes religieux avec l’église catholique liés à cette période de l’histoire.
La très, très grande majorité des élèves du département du Nord qu’on reçoit, vient avec des connaissances, ce qui nous permet ensuite de leur apporter d'autres connaissances, détaille Rémy Sebbah, coordinateur des voyages d’études au Mémorial de la Shoah. Au cours de ce déplacement, ils ont cette envie de mettre, entre guillemets, des images sur ce qu'ils ont vu en cours. On entend souvent cette phrase : ‘‘On a le cours en réel en faisant cette visite’’.
- 1/1 - Lors de leur périple dans la cité alsacienne, les élèves se sont arrêtés sur le site de l'ancienne synagogue incendiée par les Allemands en 1940.
Un voyage bien préparé
Le lendemain, changement de décor, direction Natzwiller, à une cinquantaine de kilomètres de Strasbourg, pour visiter l’unique camp de concentration construit sur le territoire français : le konzentrationlager (KL) Natzweiler, son nom allemand pendant le second conflit mondial, édifié sur les hauteurs de la commune (800 mètres d'altitude), dans le massif vosgien, sur le site du Struthof, nom d’une ancienne station de ski en vogue au début du XXe siècle. Ce KL accueille principalement des opposants politiques et des résistants de toute nationalité – appelés aussi les ‘‘Nuits et Brouillards’’ et condamnés à disparaître dans l’anonymat –, exploités dans les carrières de granit rose à proximité.
Lors de la préparation de ce séjour, on avait étudié l’histoire du camp, souligne Lily, également collégienne à Etienne-Dolet. On savait que la vie à l’intérieur était extrêmement difficile, mais pouvoir le voir de nos propres yeux, c’est vraiment marquant ! Avant cette visite, on leur a proposé la lecture de témoignages de rescapés, et on attend maintenant les entretiens avec eux pour voir comment ils auront fait ce lien avec la réalité des camps telle qu’ils l’ont vécue lors de cette deuxième journée, développe leur accompagnatrice Sandrine Happe, professeur de lettres modernes à Etienne-Dolet. Les élèves ont conscience qu’eux aussi peuvent être des passeurs de mémoire, même s’ils sont une jeune génération, et que ça fait partie de leur mission, estime pour sa part son collègue d’histoire-géographie Richard Debosscher.
- 1/4 - Le dernier baraquement, en contrebas du camp, abritait le four crématoire complété par son immense cheminée.
- 2/4 - Seul les élèves qui le souhaitaient, ont pu accéder à la pièce qui abrite le four crématoire.
- 3/4 - Les élèves ont découvert également le Centre européen du résistant déporté, avec ses films, ses documents et ses nombreuses archives.
- 4/4 - Avec cette double rangée de barbelés électrifiés, il était impossible de s'échapper du camp. Les rares évasions ont eu lieu en dehors de l'enceinte.
Des souvenirs marquants
Les adolescents découvrent la promiscuité dans les baraquements et des conditions de vie terribles derrière les miradors et la double rangée de barbelés électrifiés. Ils découvrent également le four crématoire avec sa grande cheminée, installé dans un block en contrebas du camp. Le groupe s’arrête au Centre européen du résistant déporté et son mémorial dédié aux victimes du camp : derniers films, dernières explications… Je fais mon oral de brevet sur Anne Franck, et l’histoire de ces personnes déportées est importante pour moi, parce qu’elle m’apporte des clés de compréhension que je n’avais peut-être pas avant, c’est très intéressant, poursuit Honorine.
Le retour aux cars se fait par le chemin des prisonniers, qui descend le massif. À l’entrée de Natzwiller, les collégiens font une ultime halte devant l’ancienne auberge de la commune dans laquelle a été aménagée en avril 1943 une chambre à gaz pour de pseudos expérimentations médicales, mais de vrais crimes. Les collégiens viennent avec l'objectif de réaliser un projet pédagogique, c’est ça qui fait leur motivation et leur intérêt, et ce déplacement s’inscrit comme une étape dans ce projet, complète Rémy Sebbah. Faire travailler les élèves sur ce pan de l'histoire les amène vers des valeurs de tolérance, de lutte contre le racisme, et surtout dans le contexte actuel, de lutte contre l'antisémitisme.
Le KL Natzweiler en quelques chiffres
- 50 000 déportés, exclusivement des hommes, passent par le complexe concentrationnaire de Natzweiler et ses 53 annexes (ou kommandos ; certaines sources en évoquent 70) aménagées des deux côtés du Rhin. On y retrouve une trentaine de nationalités. Le camp principal, construit initialement pour 2000 prisonniers, en compte jusqu'à 8000 à l'automne 1944.
- Le camp principal, d'une superficie de 4,5 hectares, est composé de 18 baraquements, dont 13 sont réservés aux déportés. Autour de l'enceinte, 8 miradors complètent le dispositif.
- Entre 1941 et 1945, 5 commandants se succèdent à sa tête, et 150 soldats SS assurent la surveillance du site.
- 17 000 déportés trouvent la mort entre 1941 et 1945 au sein du complexe, dont 3000 dans ce camp, soit un taux de mortalité d’environ 40 %.