Jérémy Lempin, photographe : « Montrer l’illettrisme, c’est commencer à levaincre »
Durant trois ans, le photographe nordiste Jérémy Lempin est allé à la rencontre de personnes en situation d’illettrisme, aux quatre coins de la France et en Guyane. Dans son livre « L’école de la vie. Liberté. Égalité. Invisibilité. », soutenu par le Département, il traduit avec sensibilité cette fracture sociale qui touche plus de 3 millions et demi de Français. Rencontre.
Qu’est-ce qui a déclenché ce projet sur l’illettrisme ?
Jérémy Lempin : J’avais déjà en tête de travailler sur ce projet lorsque j’ai quitté le ministère des Armées en 2016. J’avais vu des statistiques alarmantes sur l’illettrisme, lu pas mal d’articles et d’études, et quand j’observais notre société, je constatais aussi qu’il n’y avait pas que quelques seniors qui demandaient de l’aide à la caisse, mais des personnes de plus en plus jeunes. Je m’étais dit que ça mériterait d’approfondir le sujet. Je travaillais à l’époque sur un livre sur le stress post traumatique des soldats, auquel j’ai consacré plusieurs années. C’est donc en 2023 que j’ai pu entamer un véritable travail sur l’illettrisme, grâce à une collaboration avec Mots et Merveilles et d’autres associations.
Vous avez parcouru le Nord, Marseille, Paris, la Charente, la Guyane… Qu’ont en commun ces territoires, et le Nord a-t-il une place particulière ?
J.L. : Je suis né dans le Nord, j’y suis attaché. Quand j’ai vu que les Hauts-de-France détenait encore une fois un triste record avec 11% de sa population touchés par l'illettrisme, j’ai eu envie de déstigmatiser ma région et montrer que d’autres territoires étaient aussi concernés, Paris notamment. En Guyane, département d’outre-mer, 41 % de la population sont touchés par l’illettrisme, ce qui s’explique aussi par le fait que le français n’est pas la langue originelle là-bas. Et puis la Charente a aujourd’hui atteint un taux de 13%, dépassant celui des Hauts-de-France. Partout, la pauvreté, le non-accès la culture, des parents en situation d’illettrisme, sont autant de facteurs de risque.
L'illettrisme est invisible. En tant que photographe, comment traduisez-vous cela ?
J.L. : J’aime cette phrase de Christophe De Ponfilly, grand journaliste aujourd’hui disparu. Il disait : La clé, c’est le temps. Il allait en Afghanistan filmer des villages entiers et revenait ensuite montrer son travail. Je suis un peu dans cette philosophie-là, j’ai la chance de pouvoir travailler dans la durée. Quand j’ai commencé ce projet sur l'illettrisme, on me disait que je n’aurais rien à montrer. Mais au contraire, je pense qu’on peut montrer les regards, les stratégies d’évitement, les exercices du quotidien, la complicité… Il m’est même arrivé de dormir chez les gens pour être présent dès le matin ! Je voulais vraiment être au plus près d’eux pour traduire leur histoire en images.
Justement, comment avez-vous établi ce lien de confiance avec les personnes qui vous ont parlé de leur handicap ?
J.L. : C’est vraiment un travail d’équipe. Sans les associations je n’aurais pas pu faire grand-chose. Ce sont elles qui m’ont présenté, et cautionné, auprès des personnes qu’elles accompagnent. J’ai appris à connaître les gens, à gagner leur confiance, en respectant leur parole. Je ne suis pas là pour les juger, d’ailleurs les premières semaines, je ne prenais presque pas de photos, j’écoutais et j’observais surtout.
Il y a un fort sentiment d’invisibilité, de honte, à ne pas savoir lire et écrire. Parfois à l’échelle de toute une vie, alors qu’on a quand même travaillé. A travers mes photos, je voulais montrer les difficultés que peuvent éprouver ces personnes, mais aussi la force qu’elles déploient pour s’en sortir.
Vous avez souhaité ponctuer vos photos de témoignages écrits à la main par les apprenants. Pourquoi ce choix ?
J.L. : Plus j’avance dans ma carrière de photographe, plus j’essaye d’apporter de nouvelles choses. Je trouvais important de donner la parole directement aux personnes qui m’ont accueilli, avec leurs mots et leur graphologie. De cette manière, il me semble que le public réalise beaucoup mieux ce que veut dire « être illettré ».
On comprend alors que les personnes concernées savent souvent écrire, mais de manière phonétique. Et on comprend aussi combien il doit leur être compliqué de noter un rendez-vous, ou de remplir un dossier de demande de bourse, ou d’aide… C’est de cette façon que les personnes en situation d’illettrisme renoncent à leurs droits. C’est un message que j’essaye vraiment de faire passer aux enfants et aux ados fâchés avec l’école. Je comprends leur frustration, mais c’est hyper important d’avoir les compétences de base !
Votre livre montre qu’on peut surmonter l’illettrisme à tout âge. D’après vos observations, quelle impulsion donne envie de renouer avec l’écrit ?
J.L. : Ce qui est génial avec l’illettrisme, c’est que c’est le seul handicap au monde dont on peut guérir ! Ce qui pousse les personnes à renouer avec l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, le plus souvent, c’est de devenir parents. Les devoirs qui arrivent très vite avec l’école, la lecture pour endormir les enfants, les jeux de société… d’un coup on n’est plus seul dans son malaise. On est entourés de proches dont on n’a pas les codes, et dont on va devoir prendre soin.
Parfois, c’est aussi l’employeur qui détecte les difficultés du salarié qui n’arrive pas à remplir les documents qui lui sont demandés. Il réoriente alors vers des associations de lutte contre l’illettrisme, plutôt que de blâmer la personne, et ça c’est formidable !
Des personnes vous ont particulièrement marqué ?
J.L. : Oui bien sûr. Léon par exemple. Ce Nordiste de 75 ans ayant travaillé toute sa vie. C’est sa sœur aînée qui l’a alerté sur le fait qu’elle partirait sûrement avant lui, et qu’il devrait alors se débrouiller seul pour faire ses courses, lire ses ordonnances, etc… Il s’est alors tourné vers Mots et Merveilles pour être aidé.
Il y a aussi Chloé, qui à l’inverse, a été déscolarisée à 12 ans, et qui a aujourd’hui un master en Sciences sociales ! Elle est devenue à son tour référente pédagogique au sein de l'association, c'est un vrai espoir pour tous ces gamins qui décrochent à l’école.
Audrey enfin, dont les enfants lui conseillaient d’aller aussi en soutien, et qui est maintenant présidente de l’association de parents d’élèves de sa petite dernière !
Et beaucoup d'autres encore... Tous les enfants que j’ai suivis pendant ces années de reportage, sont hyper touchants. Beaucoup ont des chemins de vie hyper compliqués, certains sont placés en famille d’accueil. Quand c’est difficile à la maison, la priorité n’est pas l’école, c’est d’abord de se protéger.
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Vous avez obtenu le Visa d’or des Solidarités pour ce livre. Ce prix peut-il faire avancer la cause ?
J.L. : Le Visa d’or est à la photo ce que le César est au cinéma. C’est une magnifique récompense dont je suis fier, cela prouve que mon travail est dans la bonne lignée. J’ai la chance de travailler à l’étranger en commande, mais pour mes sujets à long terme, je préfère traiter les problématiques de notre pays, dont l’illettrisme fait partie. Grâce à ce prix, des réseaux s’ouvrent, la presse parle du livre et de la cause, les photos sont exposées, notamment à la Cité de la langue française à Villers-Cotterêts, mais aussi en médiathèques. Je tourne un peu partout en France pour faire la promotion des associations, j’ai vraiment à cœur de faire prendre conscience aux politiques l’importance de la lutte contre l’illettrisme. On ne se rend pas suffisamment compte de ce qui peut se passer demain si on met à l’écart une partie de la société.
Avez-vous un nouveau projet sur le feu ?
J.L. : Oui, en effet ! Je travaille sur les nouveaux travailleurs pauvres en France : ouvriers, professeurs, fonctionnaires, étudiants, retraités… des personnes qui travaillent ou ont travaillé mais qui, entre le logement, la voiture, les enfants et les charges, ne s’en sortent plus.
J’utilise une chambre photographique, qui reprend les codes du 19e siècle, ce qui m’oblige à faire des prises de vues longues, directement chez les gens, que j’interviewe longuement par la même occasion. On n’est plus dans l’immédiateté de la photo, on prend le temps du dialogue.
J’ai commencé il y a trois ans, en partenariat avec la Maison de la photo à Lille, ensuite à Saint-Nazaire, et j’échange maintenant avec d’autres départements pour trouver des personnes qui veulent bien témoigner. L’idée est de créer une galerie d’une centaine de portraits, et aussi un livre, et d'essayer ainsi de faire bouger les consciences.
Curriculum Vitae
Jérémy Lempin est photographe documentaire. Né en 1983 dans le nord de la France, il se forme très tôt à la photographie. Il prolonge ensuite ce regard au sein de l’institution militaire, avant de s’en détacher pour développer une écriture documentaire plus personnelle. De cette trajectoire, il a gardé une rigueur, un sens du terrain, mais aussi une attention durable aux mondes fermés, aux zones de silence, aux existences traversées par l’épreuve, la dignité et l’invisibilité.Son travail s’inscrit dans le temps long et se déploie au plus près des personnes, dans une relation fondée sur l’écoute, la confiance et une présence patiente. Sa photographie cherche moins à démontrer qu’à révéler, moins à surligner qu’à faire apparaître.
"L'école de la vie. Liberté. Egalité. Invisibilité." De Jérémy Lempin aux éditions Héméria, 264 pages, 150 photographies couleur. Ce livre a reçu le soutien de l’association Mots & Merveilles, du Crédit Agricole Assurances, du Département du Nord et de l’Agence Nationale de Lutte Contre I'Illettrisme (ANLCI).
Découvrez aussi l'histoire de Chloé Gérin qui apparaît dans le livre "L'école de la vie".
