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Jacques Lefèvre : « Nous les aquarellistes, on est guidés par l'eau »

Jacques Lefèvre : « Nous les aquarellistes, on est guidés par l'eau »


Depuis plus de 40 ans, Jacques Lefèvre explore l’aquarelle, ses pigments, ses transparences et surtout son imprévisible alliée : l’eau. Installé à Reumont, l’artiste peint des paysages, des compositions abstraites, expérimente les matières et transmet sa passion avec toujours la curiosité du petit garçon qu’il était. Il participera aux Portes ouvertes des ateliers d'artistes les 2, 3 et 4 octobre prochains.

Il suffit de l’écouter parler de l’aquarelle pour comprendre qu’il ne s’en lasse pas. Jacques Lefèvre dessine depuis toujours. Ses souvenirs les plus anciens remontent à la maternelle, lorsqu’il réalise un perroquet qui impressionne tellement son institutrice qu’elle refuse de croire qu’il en est l’auteur. Il n’y a pourtant pas d’artistes dans sa famille. Ses parents ne travaillent pas dans le milieu artistique et personne ne l’oriente vers une école d’art. Lui continue simplement à dessiner pour le plaisir.

Il se forme au dessin industriel, une école de la précision et du détail qui laissera une empreinte durable dans sa peinture. Pendant des années, il travaille au crayon de bois et au fusain, dans une palette réduite au noir, au blanc et à toutes les nuances de gris. Puis, vers 24 ans, vient l'envie de mettre de la couleur.

Rencontre avec la couleur

Le crayon de couleur ne le convainc pas. Il achète alors une boîte d’aquarelle, du papier adapté et se lance. Sans professeur, sans formation, il apprend seul, tâtonne, recommence et accumule les essais. À l’époque, on avait pas de tutos sur YouTube, lance-t-il. J’ai beaucoup galéré. Et c’est en galérant qu’on apprend.

Au début, il réalise de bonnes copies mais n’obtient pas les couleurs qu’il souhaite. Il finira par comprendre que le problème vient aussi de son matériel. La qualité des pigments change tout. Depuis, l’expérimentation est devenue une part essentielle de sa pratique.

L’aquarelle pourrait sembler être une peinture simple : du papier, des pigments, quelques pinceaux et de l’eau. Accessible à tout le monde. Mais c’est justement ce qui fait son paradoxe. Facile à commencer, extrêmement difficile à maîtriser.

Jacques Lefèvre en parle avec la précision d’un technicien. Nous, les aquarellistes, on est des grands enfants. On joue à l’eau, sourit-il. Mais c’est l’eau qui nous gouverne.

L’artiste peut l’orienter, apprendre à anticiper ses réactions, jouer avec sa quantité, mais il ne la contrôle jamais complètement. Et contrairement à l’huile ou à l’acrylique, l’aquarelle pardonne peu les erreurs. Les couleurs sont transparentes : impossible de simplement recouvrir ce qui ne convient pas. Alors il faut composer avec l’imprévu.

Des paysages à l'abstrait

Jacques glisse toujours une note de végétal dans ses œuvres. Dans ses paysages, il porte une attention particulière à toutes les nuances de verts, dont il aime la complexité. En fonction des jaunes et des bleus, on n’a pas les mêmes verts, confie-t-il. La quantité d’eau, la transparence et les mélanges créent ensuite une infinité de nuances.

Pour certains paysages, la précision héritée du dessin industriel refait surface. Une de ses aquarelles représentant un paysage du Finistère lui a demandé près de 40 heures de travail. Il part d’une photographie, puis la transforme : il modifie les couleurs, retire certains éléments, en accentue d’autres. Mais Jacques Lefèvre ne s’est jamais enfermé dans une seule manière de peindre.

Après des années d’aquarelle, il découvre la peinture à l’huile au début des années 2000. Il s’intéresse au surréalisme, notamment à Magritte et Delvaux, avant de se tourner rapidement vers l’abstrait. Les matières entrent alors dans son travail : papiers froissés ou découpés, tissus, terres, argiles…

Il lui est arrivé de chercher lui-même des sables ferrugineux en Belgique ou de tester différents mélanges pour faire tenir des argiles sur une toile. Je me rappelle d’une œuvre en particulier : j’ai du attendre 10 jours pour commencer à peindre car l’argile n’arrêtait pas de tomber dans la nuit.

S'approprier les œuvres

Cette volonté d’expérimenter se retrouve dans ses aquarelles abstraites. Il travaille notamment avec des fragments d’autres aquarelles qu’il découpe et intègre à ses compositions. Il joue également avec l’écriture, héritage d’une autre passion : la poésie. Ses mots ne sont pourtant pas faits pour être lus. Après avoir essayé d’intégrer de véritables mots dans mes peintures, j’ai constaté qu’ils orientaient trop l’interprétation du spectateur, argue-t-il. Il invente alors une sorte de calligraphie abstraite : des signes qui ressemblent à une écriture mais qui ne veulent rien dire.

L’idée est de laisser au spectateur sa liberté. Il aime dire que ses peintures incarnent le non-sens qui devient sensé. Voir ce qu’il veut voir, ne rien reconnaître ou simplement ressentir une émotion.

Dans ses compositions abstraites, les lignes sont également essentielles. Verticales, horizontales, elles servent de fil conducteur. Car contrairement à l’idée que l’abstraction serait une peinture spontanée et désordonnée, il la considère comme profondément construite, toujours portée par sa meilleure amie : l’eau.

Peindre, mais aussi transmettre

Installé à Reumont depuis 2017, Jacques Lefèvre fait partie des Aquarellistes en Nord, association fondée en 2010 qui réunit des aquarellistes des Hauts-de-France et de Belgique. Le collectif organise des expositions et des initiations pour montrer toute la diversité de cette technique. Car l’un de ses combats est là : faire reconnaître l’aquarelle comme un art à part entière.

L’image de la petite aquarelle aux fleurs délicates ou du paysage délavé lui paraît bien trop réductrice. Derrière la simplicité apparente du matériel se cache une technique particulièrement exigeante. Et c’est aussi ce qu’il aime montrer au public : la richesse des possibilités, la diversité des styles et les années de pratique nécessaires pour arriver à maîtriser, sans jamais totalement la dompter, cette fameuse eau.

Après plus de quarante ans d’aquarelle, il n’a visiblement pas perdu le goût du jeu. Et peut-être est-ce justement cela, son secret : prendre une technique extrêmement complexe et continuer à la regarder avec des yeux d’enfant.

Portes ouvertes des ateliers d'artistes : prière d'entrer !

Cette année encore, Jacques Lefèvre participe à l'opération et vous accueillera chez lui, au 2 rue de Bohéries à Reumont, les samedi 3 et dimanche 4 octobre. Retrouvez toute la programmation sur poaa.lenord.fr


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