Juline Villy, médiatrice numérique et engagée : « Je vois trop de jeunessouffrir »
En sept ans de médiation numérique au Conseil départemental, Juline Villy a vu son travail changer, avec l’explosion des réseaux sociaux et désormais de l’intelligence artificielle. Si la jeune Imphycoise intervient auprès de tous les publics, sa fibre sociale s’est étoffée en voyant les effets, et surtout les ravages, du monde numérique sur les jeunes, pour lesquels elle veut muscler son engagement.
De la médiation au remède, il n’y a qu’un pas sémantique que Juline Villy franchit avec un sentiment d’urgence et d’évidence. Médiatrice numérique dans le sud de la Nièvre, sur le territoire des communautés de communes du Sud-Nivernais et Nivernais-Bourbonnais, la jeune femme de 29 ans raconte avec une bonne humeur énergique son quotidien sans routine peuplé d’ateliers et d’interventions auprès de publics aussi différents que les groupes d’entraide numérique, les artisans et commerçants soucieux de se former à la communication digitale, ou les jeunes en établissements scolaires et en centres sociaux.
« C’est ChatGPT qui leur sert de psy. »
Mais à l’évocation de cette jeunesse qu’elle côtoie, son sourire se crispe, son regard doux s’assombrit sous la blondeur : « Il faut aider les jeunes, les protéger. Le cyberharcèlement a empiré. C’est une question de santé mentale. Je vois trop de jeunes souffrir, trop de gamins avec des cernes. Ça me met en colère. Il faut les sauver. C’est ChatGPT qui leur sert de psy. Cela fait sept ans que je suis médiatrice numérique au Conseil départemental, et internet a changé, le discours a changé. Je suis peut-être plus engagée qu’avant. Ce travail m’a donné des convictions plus fortes, à force d’accompagner les gens, de les écouter se confier. »
L’expérience a affûté le goût du contact de la jeune femme originaire d’Imphy, qui avait postulé au Conseil départemental, forte de sa licence pro Tourisme et Loisir sportif et d’un stage enthousiasmant dans une ludothèque de l’Allier : « Dans mes études, il y avait un gros aspect numérique et communication. J’étais intéressée par l’aspect humain de la médiation numérique, être sur le terrain. Développer les compétences de gens qui sont éloignés du numérique, avoir la satisfaction de les aider, cela a du sens pour moi. »
Mêler spectacle et réflexion avec le Cirque numérique
Avec le temps, ses missions ont évolué vers l’accompagnement « au niveau intermédiaire », avec l’éclosion de groupes d’entraide numérique dans plusieurs communes, et des projets menés avec des centres sociaux, comme la création d’un film en stop motion ou d’un jeu de société, en s’appuyant sur l’expertise des fablabs du Département. Le visage de Juline Villy s’illumine, dans le silence matinal et frais du fablab du Marault, à l’évocation du Cirque numérique : « On fait du loisir en étant très sérieux. On travaille en équipe, avec le service Accompagnement au numérique, et des partenaires, pour les scolaires et le grand public. J’adore ça. »
L’ancienne timide « soignée » par ses professeurs de BTS Tourisme aime mêler spectacle et réflexion, jongler avec le numérique responsable, l’IA ou les drones. Et chérit dans son métier des réseaux d’espérer en l’humain.
Les nouveaux enjeux de la médiation numérique
Au cœur d’un monde numérique en perpétuelle évolution, qui vient de faire entrer dans le vocabulaire courant l’IA et les « deep fakes », le service Accompagnement au numérique du Conseil départemental adapte constamment ses missions. Le rôle d’éveilleur laisse la place à celui de vigie : « La médiation a encore du sens. On ne fait plus d’initiation « clavier-souris », mais la sensibilisation reste notre mission », explique Pascal Bernard, chef du service. « Nous alertons sur les conséquences d’un numérique de plus en plus envahissant, nous faisons de la pédagogie. »
Partenaire des centres sociaux, avec la Mission numérique Nivernais-Morvan, le service organise et anime des ateliers pour les jeunes : « On crée des jeux vidéo avec eux en six jours, en partant de la page blanche, avec des outils libres, gratuits, spécifiques. L’IA pourrait le faire, mais les jeunes aiment ce côté artisanal. L’objectif de l’atelier est de leur donner un esprit critique. »
Le lien avec les fablabs nivernais, dont le réseau est animé par un agent du service, est également renforcé grâce à ces ateliers : « Les jeunes peuvent créer des objets grâce au numérique, concevoir des choses que l’IA ne fera pas. » Le Cirque numérique, qui assure trois à quatre « représentations » par an dans des collèges, des tiers-lieux ou des événements comme la Fête de la Nièvre, illustre la recherche constante de nouveaux moyens de médiation : « Tous les retours sont bons », assure Pascal Bernard.
Si le service Accompagnement au numérique s’adresse à tous les publics, les actions envers la jeunesse occupent une place essentielle : « On fait des « install parties » avec les centres sociaux. Ça plaît aux jeunes, ils ont envie de s’émanciper. »
L’analyse du pouvoir médiatique et la sensibilisation aux fake news relèvent de la même volonté de garder la lucidité aiguisée dans le brouillard numérique.