Chauffeur de porte-char : au volant d’un mastodonte
Dans sa poche, le permis super-poids lourd. Sur un bout de route avec Gaétan, chauffeur attitré du port-char du Département.
Debout. On peut se tenir debout dans la cabine de son camion, le tracteur dans le jargon. L’intérieur de son outil de travail, soigné, bichonné. Au point de croire que l’engin à la carrosserie blanche sort tout juste de sa chaîne de production. Vérification sur la carte grise, 2017. Qui l’eut cru. Pour ce qui est de ses caractéristiques : 7 tonnes, 480 chevaux sous le capot, 12 vitesses, 6 rétroviseurs, et 500 000 km au compteur.
Derrière, la remorque, enfin le porte-char. 12 tonnes d’acier. « Au total, on fait 18 m de long », explique Gaétan, le chauffeur attitré de ce monstre roulant. Des dimensions qui réclament de lui une maitrise millimétrée de ses itinéraires. Au volant d’une machine au gabarit hors norme, un pont ou un tunnel peut, en effet, vite devenir un obstacle infranchissable. Des fois, ça passe tout juste, comme sur la RD 902, direction Château-Ville-Vieille. Une route sinueuse au pied d’impressionnantes falaises et jalonnée de ponts creusés à même la roche qui réclament une certaine concentration, rien qu’en voiture. Alors en format XXL, « c’est très compliqué voire sportif », confie Gaétan.
Mais parfois, ça passe pas du tout, comme au Noyer. « Un super-lourd y est resté coincé il n’y a pas longtemps. Un chauffeur qui ne connaissait pas la route et qui a sans doute suivi son GPS. Dans mon métier, il ne faut jamais leur faire confiance à 100 %. C’est une règle d’or », déroule Gaétan.
On oublie aussi les voyages sur un coup de tête ou le petit arrêt-minute à la boulangerie du coin. D’autant plus « que la réglementation est différente pour ce genre d’engin », explique Gaétan. Et c’est encore plus vrai en configuration convoi exceptionnel qui lui va jusqu’à lui interdire, par endroit de rouler à des heures bien déterminées, même en journée. Configuration qui requiert, par ailleurs, la présence d’un « véhicule pilote » : une voiture qui lui ouvre le chemin.
Celle que l’Agence routière départementale (ARD), dont dépend Gaétan, a spécialement équipée : gyrophare orange, panneau jaune au lettrages noirs. Son « ouvreur » ? « Il faut que je puisse lui faire 100 % confiance. Parfois, je dépasse de 40 cm de chaque côté de ma voie. Donc, si en face quelqu’un arrive trop vite, ou s’il sent qu’on ne va pas croiser alors il fait arrêter les conducteurs ».
200 litres de gazole dans la journée
Mais rien de tout ça en ce jour de juin. Temps au beau fixe, juste un peu de vent, une route large la plupart du temps, des ouvrages d’art assez bien calibrés pour ne pas devoir s’arrêter « décharger l’engin transporté, passer avec le porte-char et recharger ». Direction le Lautaret pour aller récupérer une tractopelle prêtée par l’ARD durant l’hiver, viabilité hivernale oblige. Trois heures de route, une pointe à 80 à l’heure (la machine est bridée à 90 km/h), 200 litres de gazole dans le journée. Une aventure.
Sur site, Alain, chef d’exploitation au Centre technique de La Grave. « Gaétan, c’est notre sauveur. Il nous amène toujours des engins en état de fonctionnement qu’on lui rend en panne », lance sur le ton de la boutade l’homme du nord. Pendant ce temps, Gaétan enfile sa combinaison jaune et bleue, grimpe dans la tracto garée sur un parking du col qui accueille ses premiers touristes. Le godet se soulève. Le bras hydraulique se replie. L’engin se met à rouler pour prendre place sur le porte-char.
Pas le moment de faire un écart. Gaétan maîtrise son sujet : « Il faut avoir la curiosité des engins. J’ai besoin de connaître toutes les fonctionnalités qui me sont utiles pour charger, décharger… Je dois aussi pouvoir anticiper si je vais avoir besoin d’un mécanicien de l’ARD avec moi en fonction de la panne. Je commence à bien connaître tout ce que je transporte. Et s’il arrive que ce ne soit pas le cas, je monte alors à bord. J’aime chercher, regarder, prendre le temps de comprendre comment ça marche et à quoi servent chaque manette, chaque bouton. »
Au palmarès de Gaétan, des chasse-neiges, des pelles en tout genre, des tracteurs, voitures, fourgons, petits camions et autres voitures-tondeuses… Déplacés de Rosan à La Grave, en passant aussi par des missions ponctuelles en Rhône-Alpes ou encore en Auvergne. La couchette recouverte d’un duvet à l’arrière de son fauteuil prend alors tout son sens.
C’est comme ça quand on sillonne les routes en format XXL, sous le soleil, dans le jour blanc des tempêtes de neige, sous la pluie ou le vent.
Stéphanie Cachinero