Entretien avec Basile Riboud
« Le foot, c’est tout sauf du foot »
Basile Riboud, président de la SAS Union Foot Touraine, répond sans détour sur Giroud, Evian, le stade de la Vallée du Cher et l’ambition d’un club qui se construit autrement.
Entretien réalisé par Benoît Piraudeau
>> Tours Magazine : Deux clubs ont disparu en Touraine en l’espace de quelques années. Comment convaincre que l’UFT ne reproduira pas les fragilités du passé ?
Basile Riboud : Il faut d’abord prendre en compte les épisodes précédents. Et à plus court terme, il y a eu un contexte assez compliqué avec la disparition du Tours FC. C’est une disparition qui a un double effet : il y a un drame footballistique par la disparition de la SASP, et puis un drame humain, territorial, sociétal. Quand l’association disparaît quelques semaines plus tard, c’est la partie immergée de l’iceberg qui disparaît – les enfants, les éducateurs, toute la section amateur, tout un tissu qui est très important. C’est à ce moment-là que nous avons décidé de porter ce projet.
Il y a aussi eu la disparition du club de Joué-lès-Tours, pour d’autres raisons, plutôt communautaires et administratives. Et je pense que l’apprentissage, c’est qu’au final, le foot c’est tout sauf du foot. Ça va bien au-delà. Et c’est probablement dans ce contexte malheureux qu’il y a eu une prise de conscience – de la part des élus, des partenaires, des institutionnels – qui ont bien vu l’impact négatif que peut avoir la disparition d’un club de foot sur un territoire, et l’impact positif que ça peut avoir. On prend souvent les exemples d’Auxerre, de Guingamp, mais des villes comme Le Mans, comme Rodez, des clubs comme Bastia sont repartis vers les divisions professionnelles. Moi j’ai eu la chance de pouvoir témoigner de ce qui s’est fait du côté d’Evian, qui n’est pas du tout une terre de football, et ça a eu un impact sociétal et territorial absolument énorme. La grande différence, c’est qu’on va devoir faire en sorte qu’il y ait un maximum de gens qui se fédèrent autour du projet. Et puis après il faut énormément de travail, énormément d’humilité, un brin de chance. Ce sont les ingrédients qui doivent nous permettre de retrouver le monde professionnel à un moment donné.
>> Le football tourangeau a longtemps reposé sur des figures providentielles. Faut-il aujourd’hui sortir définitivement de la culture du président sauveur ?
Oui. Je ne suis absolument pas un sauveur, encore moins l’homme providentiel. Je crois en l’intelligence collective, je crois au travail, je crois aux efforts collectifs. J’ai grandi en jouant au foot, qui est un sport collectif. J’ai toujours fait partie de groupes d’amis, d’une famille nombreuse. Je ne crois pas du tout en la gestion d’un club par un homme ou une femme providentielle.
Un club de foot, c’est tout un écosystème. C’est l’affaire de tous. Il y a évidemment l’équipe première, souvent qualifiée de locomotive, qui doit tirer tout le monde vers le haut – et ça, c’est un métier très particulier, qu’on veut confier à des gens dont c’est le boulot, qui viennent du monde professionnel. Et puis toute la partie associative, c’est le soutien des mairies, de la métropole sur les infrastructures, c’est l’affaire des médias pour amplifier et raconter, c’est l’affaire des partenaires économiques. Il n’y a pas une caisse de résonance aussi forte que le foot – le foot rassemble, le foot déplace énormément de gens. Et puis il y a les éducateurs, les licenciés, les supporters, qui ont tous un rôle à jouer. Chacun doit faire en sorte que tout le monde tire dans le même sens.
>> En 2010, Olivier Giroud, associé aux dernières grandes heures de Tours quittait le TFC pour Montpellier en confiant que ce n’était pas une ville de foot. Qu’est-ce qui vous permet de croire que les têtes ont changé ?
C’est marrant que vous me parliez de ça maintenant, parce qu’il me l’a effectivement répété hier. Mais il faut savoir une chose : Olivier Giroud, il est beaucoup plus de Grenoble que de Tours. Et puis, la solution est dans la réponse – il dit que quand ça gagne, il y a du monde. Donc voilà : on va faire en sorte que l’on gagne dans toutes les catégories, que l’on progresse, et les gens reviendront.
Quand on dit que la Touraine n’est pas une terre de foot, je ne suis pas d’accord. Il y a eu des épisodes noirs, des années sombres, mais il y a surtout énormément de talents qui viennent de cette région. N’ayant pas eu de centre de formation de haut niveau depuis quelques années, et n’ayant pas eu de club phare, ces talents rejoignaient d’autres géographies. Mais vous avez des clubs qui performent énormément sur les jeunes – Montlouis, Saint-Cyr et d’autres. Ce qu’on doit faire, c’est être le porte-étendard de tous ces talents, les former, les développer. C’est dans ce sens que Zakaria Tahri nous a rejoints en tant qu’entraîneur. On a une vraie volonté d’avoir un ancrage local très fort, une identité locale très forte.
Non, on ne peut pas parler de Tours comme d’une ville sans culture football. Évidemment, il n’y a pas la ferveur qu’on retrouve à Saint-Étienne ou à Lens. Mais regardez Troyes, Angers, Brest, Annecy – vous avez des stades remplis, des supporters qui vivent leur club. Ce n’est pas parce que ce sont des terres de foot. C’est parce qu’ils obtiennent des résultats, qu’ils ont un ancrage local fort, une identité qui se dégage. C’est comme ça qu’on y arrivera. Deux choses feront les choses : le temps et les victoires.
>> Votre père a été associé à l’aventure Evian Thonon Gaillard, montée jusqu’en Ligue 1, puis l’effondrement. Qu’est-ce qui garantit que vous tiendrez le cap si les choses se compliquent ?
Il y a plusieurs choses qui sont parfois dites sur Evian, et pourtant c’est facilement vérifiable. Ce territoire n’est absolument pas un territoire de foot – coincé entre les montagnes et la Suisse, avec l’Olympique lyonnais, Marseille, Saint-Étienne dans les environs. Ce n’est pas une terre de ski et de fromage qui rêvait d’un club de Ligue 1.
Et puis il faut être précis : ils n’ont pas repris le club d’Evian Thonon Gaillard – ils ont repris un club qui s’appelait Croix-de-Savoie, et ils ont fusionné avec d’autres entités. Ce que nous n’avons pas fait à Tours. Ce n’est pas une fusion, ce n’est pas une entente. C’est la transformation d’un club vers un nouveau chapitre, avec un élargissement de son périmètre et une nouvelle identité.
À Evian, ça a été une formidable aventure. La recette, elle a été très simple : un certain niveau d’ambition avec des moyens alloués au même niveau, et puis énormément de travail et d’humilité. Ce sont les bons ingrédients. Et ce sont exactement les mêmes motivations qui nous animent en Touraine.
Pour revenir à votre question : à un moment, il y a eu un changement d’actionnariat. Mon père et les gens qui l’entouraient ont été tout bonnement évincés. Et là, malheureusement, le club a souffert. Les mauvaises personnes, aux mauvais endroits, avec peu de travail et peu d’humilité – tout l’inverse de la recette précédente. C’est ça qui a amené à la disparition du club.
>> Peut-on construire un club ambitieux sans dépendre d’un investisseur central ?
Oui, je pense qu’on peut. Vous avez beaucoup d’exemples de clubs qui tournent bien sans forcément avoir de gros investisseurs providentiels. La gestion d’un club de foot est sans doute assez sommaire : vous savez quasiment avant la saison ce que vous allez gagner, et ce que vous allez dépenser. Il y a peu de variables d’ajustement. Le problème, c’est que vous avez souvent des clubs qui décident de dépenser bien plus que ce qu’ils ont. C’est là tout le problème.
Avec une gestion rigoureuse et intelligente des ressources, on doit pouvoir construire quelque chose de solide. Et puis il y a des choses à développer – la formation, de nouveaux moyens d’intégrer des partenaires institutionnels ou économiques du coin – pour avoir cet ancrage local très fort, afin de protéger l’institution et de construire une identité forte.
>> Le nom UFT – Union Foot Touraine – fait débat. Certains disent : il y a Touraine, il n’y a pas Tours.
Je pense que si on demandait à dix personnes, il y aurait dix avis différents. Mais nous, on a innové dès le début : au moment de la création du club, on a mis en votation populaire le logo et les couleurs, avec plusieurs options bien distinctes. Plus de 30 000 personnes ont participé. C’est déjà une bonne base.
Et puis, je pense que la même personne, quand elle se balade en France, évoque les attributs de la Touraine – les jardins, les châteaux, les territoires – et pas uniquement la ville de Tours. La ville de Tours est évidemment la ville centrale, mais il y a beaucoup d’autres territoires, ruraux ou moins visibles, qu’on doit aussi représenter. La ville de Tours représente une certaine idée de la France – ses boutiques, ses places, ses cafés, ses étudiants, tout le monde à vélo. Et puis il y a la ruralité autour. Et puis Joué-lès-Tours, avec ses quartiers remplis de jeunes pleins d’ambition, qui ont besoin d’avancer, qui ont une envie folle de changer les choses. Le foot est souvent l’un de ces moteurs-là. Ce sont trois France qui se réunissent au stade lors des matchs. C’est une fierté.
Premier match de l'Union Foot de Touraine au stade de la Vallée du Cher contre Les Sables VF (Championnat de France, National 3), samedi 1er novembre 2025. Victoire de l'UFT 2-0.
>> La FFF envisage une Ligue 3 professionnelle. Cela change-t-il l’horizon du projet ? Dans quel délai réaliste ?
Cette réforme ne change pas nos plans, qu’elle s’appelle Ligue 3 ou Nationale 1. La France était l’un des seuls pays où la Ligue 1 et la Ligue 2 trustaient absolument tout et captaient toute la création de valeur économique. La Nationale souffrait énormément. C’est une bonne chose, notamment pour la professionnalisation et pour rendre la vie des joueurs moins précaire – tout le monde ne roule pas sur l’or dans ces divisions-là.
Vous me demandez à quel horizon ? Aujourd’hui on est en Nationale 2, la saison prochaine, en cinquième division. On se donne le temps qu’il faut. La première saison qui vient de s’achever n’était même pas vraiment la première saison – on a démarré dans l’urgence, avec beaucoup de choses imposées, beaucoup d’ajustements. On va plutôt parler de saison 1 la saison prochaine. Est-ce que ça doit prendre 3, 4, 5, 10 ans ? On verra bien. On démarre toutes les saisons pour terminer premiers. Après, il y a une réalité : il y a d’autres clubs qui travaillent bien.
>> Le retour à la Vallée du Cher – besoin sportif ou nécessité symbolique ?
Les deux, évidemment. C’est un stade mythique, un stade qui a une âme. Il a accueilli des Giroud-Koscielny, des Bergougnoux, des Omar de Fonseca. Il y a eu des soirées absolument folles. Et puis nous, l’UFT, on a réinvesti les lieux. On a mis deux fois plus de 3 000 personnes cette saison en National 3, ce qui est absolument énorme. On a mis plus de 7 000 personnes en Coupe de France. On peut dire qu’on a rallumé la lumière.
La question d’un nouveau stade, d’une rénovation plus profonde – c’est un sujet qui n’est pas sur la table aujourd’hui. Le meilleur moyen d’aller chercher une remise en état, c’est d’aller chercher des résultats. En allant chercher des résultats, on aura du monde. Et puis nos partenaires institutionnels – la Ville, la Métropole, le Département, la Région – prendront conscience des besoins. Est-ce qu’à terme on aura besoin d’un nouvel outil, d’un stade bien plus modernisé ? Probablement. Mais chaque chose en son temps.
Match entre l'Union Foot de Touraine (UFT) et l'ES Troyes pour le 8e tour de la Coupe de France, dimanche 30 novembre 2025 au Stade de la Vallée du Cher © Ville de Tours – F. Lafite
>> Qu’est-ce qui vous attache personnellement à ce territoire ?
J’ai grandi en région parisienne, mais à l’âge de 13 ans j’ai débarqué en région Centre. Je suis passé par le centre de formation de Châteauroux – oui, c’est le Berry, pas la Touraine, mais ça reste la région Centre. Tours, c’était la grosse ville d’à côté. J’ai passé toute mon adolescence là-bas, entre mes 13 et mes 19 ans. C’est là que j’ai eu mon baccalauréat, mes premiers amours, mon permis de conduire. Ce sont des années où tu commences à être un peu plus autonome, où tu te découvres en tant que personne. Donc j’ai un attachement particulier à ce coin de France. Ce n’est pas un investisseur qui débarque. C’est quelqu’un qui, à Tours, revient.
Et dans le projet, nous avons tenu à ce que cet attachement soit partagé – les investisseurs qui nous ont rejoints ont tous des attaches avec la Touraine. Des gens qui y habitent, qui y sont nés, qui y ont habité. Il y a des partenaires économiques locaux – petites et moyennes entreprises, mais aussi de grosses structures nationales et internationales – qui voient d’un très bon œil le redéveloppement d’un territoire à travers son club de foot. Parce qu’au fond, c’est de ça qu’il s’agit : ce sont plus de 800 enfants que nous accompagnons chaque semaine, des familles, des quartiers. L’idée est vraiment d’avoir un ancrage local très fort, tout en accroissant le rayonnement et l’attractivité de la ville et de la région. Construire pierre après pierre. Et puis on verra si sur le terrain on arrive à gagner les matchs.