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Roger Edgar Gillet : l’art entre abstraction, figuration et poésie du quotidien

Roger Edgar Gillet : l’art entre abstraction, figuration et poésie du quotidien


Plongez dans l’univers déroutant de Roger Edgar Gillet au Musée des beaux-arts de Rennes, où l’art se fait miroir déformant de l’humanité. Peintre insaisissable, il mêle satire sociale, provocation et poésie sombre, entre abstraction et figuration monstrueuse, pour mieux interroger notre condition. Une exposition à découvrir dans le cadre d’Exporama.

Des personnages sans yeux, sans mains, aux corps difformes et aux postures tordues, semblent à la fois se moquer de nous et nous supplier. Bienvenue dans l’univers du peintre Roger Edgar Gillet. Né en 1924 et mort en 2004, son œuvre, à la fois drôle et tragique, est une satire permanente de la condition humaine, un miroir déformant tendu à la société. C’est la première fois que deux musées en France consacrent une telle retrospective à Roger Edgar Gillet. L’artiste porte un regard malicieux sur la société avec parfois un humour fracassant. Son pinceau traduit la condition humaine contemporaine, parfois qui dérange. Cette première double exposition entre le quai Zola et Maurepas, coproduite avec le musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence, permet une diversité des approches de ses œuvres introduit Rozenn Andro, Adjointe déléguée à la culture.

Quai Zola, l’exposition est chronologique, comme un roman. On y découvre un artiste insaisissable, qui a traversé les courants sans jamais s’y soumettre.

Les débuts : l’abstraction et la matière

Formé à l’école Boule, Gillet commence par la gravure sur médaille, avant de se tourner vers la peinture en 1946-1947. À l’époque, l’abstraction domine. Lui, il joue avec la matière : il utilise du blanc de Meudon pour épaissir sa peinture. Il travaille la toile au couteau, la zèbre de touches épaisses, explique Claire Lignereux, co-commissaire de l’exposition. Ses premières émotions naissent de scènes banales : des ouvriers qui coulent du bitume, une tartine beurrée le matin. Sa petite œuvre d’art du matin, c’est sa tartine , sourit-elle.

En 1951, il trouve son style : des contrastes lumineux, des gestes amples. Chouette, une composition abstraite où l’on devine l’animal, en est un exemple. En 1953, sa carrière décolle. Il s’amuse avec l’abstraction, alors à la mode. Il adore peindre des compositions abstraites, mais toujours avec une touche de provocation, précise la commissaire.

Le tournant : la rencontre avec Pollock et la figuration

En 1955, une bourse lui permet de voyager deux mois aux États-Unis. Il y rencontre Jackson Pollock, visite les musées, découvre des toiles françaises… et tombe en arrêt devant un portrait du peintre espagnol Le Greco (16e siècle) conservé au Metropolitan Museum of Art de New York. Ce voyage a marqué un tournant. Il revient avec une vision plus construite, plus théâtrale de son art raconte Claire Lignereux.

En 1956, son style évolue. Le Musée national d’art moderne lui achète sa première toile, Hommage au cubisme. Il explore aussi le clair-obscur, notamment dans ses peintures à références religieuses.

En 1958, il peint son premier visage humain, Saint Thomas. Puis, dans les années 1960, il se tourne complètement vers la figuration, mais une figuration exacerbée, presque monstrueuse. Même sans yeux, la posture du corps traduit une émotion très forte souligne Claire Lignereux.

Ses personnages deviennent des marionnettes tragiques : des crânes, des formes globuleuses, des corps déformés. La Cène, prêtée par un collectionneur new-yorkais et inspirée de la célèbre fresque de Léonard de Vinci à Milan, en est l’exemple le plus frappant. Certains y voient Voldemort, d’autres des aliens… C’est tout le génie de Gillet : il nous laisse avec des interrogations.

La satire sociale et religieuse

Le Harem (Signal), 1969
Collection Marie-Claire Bizot de La Béraudière

Droits réservés : © Arnaud Loubry, Rennes Ville et métropole

Gillet s’attaque à tout : l’art abstrait, la religion, le portrait, le nu. Il met à mort les canons esthétiques , résume la commissaire. Ses tableaux sont des manifestes : un tas de gens peut évoquer une plage bondée… ou un camp de concentration. Il nous montre une humanité vulnérable, et nous force à nous questionner.

Il s’inspire de l’actualité, de l’histoire de l’art, et les passe à la moulinette. Le Harem (Signal), par exemple, représente des femmes aux rayures blanches et rouges, comme un décor de théâtre. Le rouge et blanc, c’est la couleur du dentifrice Signal. Gillet adore ces jeux de mots visuels.

La Bretagne, une source d’inspiration inépuisable

En s’installant à Saint-Suliac, d’abord en résidence secondaire dans les années 80, et définitivement en 1991, Gillet puise dans les paysages bretons une nouvelle énergie. Ses toiles captent les pieux des brise-lames de Saint-Malo ou les couleurs des tempêtes qui balayent le littoral. On y retrouve la force du geste et l’abstraction de ses débuts. La boucle est bouclée , note Claire Lignereux.

L’exposition ne se contente pas de montrer ses toiles : elle plonge le visiteur dans son univers. Des bornes ludiques permettent de créer par exemple sa propre ville à partir d’éléments tirés de ses tableaux. On y découvre aussi ses outils (couteaux, médiums, blanc de Meudon) et ses dessins préparatoires, ainsi que des photos de son atelier, offrant un aperçu intime de sa pratique.

Droits réservés : © Musée des beaux-arts, Rennes

Maurepas : l’exposition thématique, ou le dialogue des œuvres

À Maurepas, l’exposition est thématique. Marion, médiatrice, explique : Ici, chaque vitrine met en dialogue une œuvre de Gillet avec plusieurs pièces des réserves du musée. On essaie d’expliquer son principe créatif à travers nos collections.

Gillet adore les visages, mais il les détruit. Son portrait de notable est mis en parallèle avec celui de Monsieur Grandmoulin, avocat en 1901. 76 ans d’écart, mais les mêmes codes : la robe, l’autorité… à la différence que Gillet ajoute une forme de nez rouge qui fait penser à celui d’un clown. Même jeu avec la peinture Madame (1985), confrontée au portrait de Madame Grandmoulin, de Jules Ronsin. Chez Gillet, l’élégance est triste. Son accessoire sur la tête fusionne avec son visage pour ne faire qu’une masse. L’artiste adore peindre en écoutant de la musique. Son portrait d’un violoniste montre l’instrument qui fusionne avec le corps. On a mis en parallèle des dessins de Henri de Waroquier, où l’homme et l’instrument ne font qu’un , précise Marion.

Et puis, la Bretagne revient à nouveau, là où il y puise une inspiration à la fois tendre et ironique. Son portrait de La Bretonne dialogue avec La Grand-mère de Jean-Baptiste Collet. Gillet travaille sur le cliché de ce personnage qui fait la moue, pas très sympa.

Les vitrines regorgent d’objets variés : dessins, fusains, huiles, sculptures en plâtre, en faïence… C’est un panel de ce que l’on conserve.

Les enfants sont aussi acteurs. Avec leur sac d’activités, ils doivent associer une plume ou un tambourin à broder à une vitrine. On propose aussi des ateliers ouverts à tous et notamment aux enfants pour s’exprimer. Faire émerger un visage, un paysage avec du fusain. Par le geste, on transmet l’émotion… et tout ça en musique.

Droits réservés : © Franck Hamon, Rennes Ville et Métropole

Les patios d’été

Pour casser développer les espaces d’accueil et de respiration au musée, et inviter les familles à découvrir, par le dessin et le jeu, les formes et les couleurs, les patios des deux musées se transforment en espaces de vie estivaux. C’est une expérimentation pour créer un lieu de convivialité, pour tous les âges et en lien avec les collections , explique l’équipe.

Ici, on joue : kaplas pour recréer des architectures découvertes sur une œuvre, magnets pour des portraits décalés, coloriages. On se détend : zone calme avec des assises pour découvrir une œuvre, écouter des sons. La scénographie a été imaginée par la designer Morgane Fraga et l’illustrateur Valerian Heny, en collaboration avec La Belle Déchette et murmur Réemploi.

L’objectif ? Casser l’image du musée austère, et en faire un lieu vivant.

Informations pratiques

Exposition en co-commissariat avec le Musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence
À découvrir jusqu’au 20 septembre sur les deux sites du musée
Quai Zola : 5 € (plein tarif) et 3 € (tarif réduit)
Maurepas : gratuit
Pour en savoir plus : mba.rennes.fr (lien externe)
Dans le cadre d'Exporama (lien externe)


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