Des nouvelles du loup
Rayé du paysage à la fin du 19e siècle, le loup est de retour en Bretagne, et a même été aperçu près de Goven, au sud de Rennes ! Si l'animal est réputé pour sa discrétion, la nouvelle confirmée depuis 2021 a quant à elle fait grand bruit. Mais qui a encore peur du grand "méchant" loup aujourd'hui ? Éléments de réponse avec l'écrivain et ethnologue François de Beaulieu.
Ils s'appellent Menez, Nouzil, Loargann... Trois jeunes mâles aperçus dans le Finistère, et suivis par le Groupe Loup Bretagne* depuis leur arrivée dans la région. Difficile de dire si ces canidés sauvages venus d'Italie, d'Allemagne ou de Pologne vont rester dans la région. Leur présence est dans tous les cas suffisamment familière pour qu'on leur donne un prénom. Plutôt que d'avancer à pas de loup, la presse a quant à elle sorti ses gros sabots pour faire dans le sensationnel, réveillant au passage les grandes peurs enterrées avec le dernier spécimen, à la fin du 19ᵉ siècle.
Tout a commencé en octobre 2021, avec la découverte d'un cadavre de loup à Saint-Brévin-les-Pins, suivie d'une captation vidéo d'un sujet en chair et en os, dans le secteur boisé de la commune de Berrien, dans le Finistère, en mai 2022. Le 8 novembre de la même année, un loup est photographié dans la campagne de Goven, non loin de Rennes, puis à Bédée et La Mézière, en 2024… Preuves à l'appui (analyses génétiques, images et constats de l'Office français de la biodiversité), le Groupe Loup Bretagne peut alors établir avec certitude la présence ou le passage de six individus dans la région.
Six individus identifiés
Comment interpréter ce retour ? Les éleveurs ont-ils raison de crier au loup ? Auteur de trois ouvrages sur le sujet et membre du groupe interassociatif Loup Bretagne, François de Beaulieu nous livre son point de vue : Nous sommes arrivés à une densité de population dans le sud-est de la France et le nord-est de l'Europe telle que puisse se développer le processus comportemental propre aux loups : les individus subadultes sont chassés de la meute, et doivent donc trouver de nouveaux territoires.
Ces parias priés d'aller voir ailleurs sont de souche italo-alpine, ou germano-polonaise. _O_n sait avec certitude que l'un d'entre eux est né au sud de Hambourg. Ce loup né en Allemagne n'est pas rentré dans Paris mais a tracé sa route sur 1200 kilomètres pour rejoindre la Bretagne. Quand ils arrivent dans la région, certains loups finissent par s'installer dans le bocage et les landes des Monts d'Arrée, principal réservoir de biodiversité de la région, où ils trouvent la tranquillité et du gibier en abondance…
Preuves à l'appui (analyses génétiques, images et constats de l'Office français de la biodiversité), le Groupe Loup Bretagne peut alors établir avec certitude la présence ou le passage de six individus dans la région.
Droits réservés : © Béatrice Dopita
Au total, six individus semblent avoir été tentés par l'échappée bretonne. Il s'agit à chaque fois de jeunes mâles isolés, pour lesquels nous disposons d'informations génétiques ou visuelles. En 2025, trois d'entre eux donnent régulièrement de leurs nouvelles. Menez et Loargann sont localisés dans les Monts d'Arrée, et Nouzil plus au sud. Son comportement est assez atypique : on le voit de jour, parfois à proximité des habitations, et on lui attribue de nombreuses attaques de moutons. La raison est peut-être qu'il y a moins de zones sauvages dans son secteur.
Bientôt dans le pays de Rennes ?
Le loup pourrait-il pointer le bout de son museau dans le pays de Rennes ? Il y a eu deux ou trois observations. Ce n'est pas exclu, même si l'Ille-et-Vilaine semble plutôt être une zone de passage. Ce territoire n'offre pas assez d'espaces disposant d'abris et d'une abondance de gibiers telle qu'il puisse s'y sentir en sécurité .
L'avenir est donc incertain, contrairement à l'histoire, connue sur le bout des doigts. La politique d'extermination des loups à la fin du 19ᵉ siècle fut idéologique. La IIIe République a fixé durablement l'image d'un monde sauvage opposé au progrès fondé sur la science. Chaque spécimen tué est alors récompensé par une généreuse prime. Tout un paradoxe, c'est la science qui aujourd'hui vole au secours du loup pour mettre en avant sa grande utilité.
À la fin du 18e siècle, entre 300 et 500 loups peuplaient la Bretagne.
Droits réservés : © Bétrice Dopita
Comment a-t-il pu alors ressusciter ? En 1979, la convention de Berne a classé le loup comme espèce strictement protégée, et certains pays comme la Pologne, l'Italie ou l'Espagne disposaient encore de populations notables. Déprise agricole, baisse du nombre de chasseurs, mesures de protection, aptitude à la dispersion du loup… En France, la progression a été régulière jusqu'à atteindre 1000 individus, mais la population stagne. Malheureusement, les récentes décisions de l'État français vont dans le sens de sa diminution. L'espèce est en effet visée par des mesures de déclassement, et la possibilité de tirer sans demander une autorisation préalable est à l'étude_._ Comment respecter les objectifs d'une population viable dans ce cas ?
Un agent sanitaire hors-pair
En Bretagne, le groupe Loup Bretagne avait pourtant anticipé l'arrivée du loup et demandé aux préfectures de préparer les éleveurs. Ces derniers ont donc pris de plein fouet les premières attaques, et ont eu du mal à envisager l'idée d'une coexistence pacifique. Une hostilité certes atténuée par les moyens mis en place (financement des clôtures, achat de chiens, indemnisations, etc.).
Qu'il s'appelle Ysengrin ou Amarok, Anubis ou Romulus, Canis lupus peut pourtant rendre de nombreux services. C'est un agent sanitaire hors pair, amateur de charognes, d'animaux blessés ou malades. Il peut en outre réguler l'expansion des cervidés, qui depuis 50 ans met en danger l'équilibre des forêts. Lui seul ose s'attaquer aux sangliers, qui provoquent beaucoup de dégâts, et il peut enfin se poser en rempart contre la prolifération des renards… Certaines analyses montrent même qu'il fait baisser les chiffres de la mortalité routière !
À la fin du 18ᵉ siècle, de 300 à 500 loups peuplaient la Bretagne. Les humains vivent depuis toujours à leurs côtés. Tous les témoignages que j'ai pu collecter dans la région montrent la même chose : l'opinion générale était que le loup ne s'attaque pas aux hommes , poursuit l'ethnologue historien. Si cela arrivait, on considérait qu'il n'était pas normal. Et, François de Beaulieu de citer l'exemple de jeunes filles pourchassant un loup ayant chapardé un mouton. La gestion de la population lupine, par piégeage, fosses et capture de louveteaux, se faisait en mode routinier. Au final, la peur du loup est un gros bobard, c'est lui qui a peur de l'homme.
Promenons-nous dans les bois de Rennes, pendant que le loup n'y est pas encore. Et, même s'il y était, pas de quoi s'affoler ! À l'aise bleiz, pourrait-on dire en reprenant son nom breton, qui rime parfaitement avec Breizh.
*Le groupe Loup Bretagne a été créé en 2019 par Bretagne Vivante et le groupe Mammalogique breton. Il est ouvert aux autres associations qui partagent les mêmes valeurs.
Jean-Baptiste Gandon
Carte d'identité du loup
Nom scientifique : canis lupus Morphologie : jusqu'à 95 cm au garrot et 1,5 m de long Poids : 30-35 kg en moyenne (le plus gros loup abattu pesait 79 kg) Pattes : cinq "doigts" aux pattes avant et quatre aux pattes arrière Dentition : 42 dents et une mâchoire lui permettant d'appliquer une pression de 15 kg / cm (plus que le pitbull) Sens : très bonne vue (le loup peut voir dans la pénombre), odorat très développé, ouïe très fine Longévité : en moyenne 5 à 10 ans Régime alimentaire : 2 kg de viande rouge par jour (jusqu'à 10 kg) Accouplement : une fois par an, entre janvier et avril. Le temps de gestation est de 2 mois, et une portée compte en moyenne entre 4 et 5 louveteaux. Habitat : dans les plaines et les steppes à l'origine, puis les forêts et les montagnes quand l'espèce a été pourchassée.
Pour aller plus loin
- Le site du groupe Loup Bretagne (lien externe)
- Le site du réseau loup lynx de l'Office français de la biodiversité (lien externe)
- Loup gris, une espèce en recolonisation (lien externe)
- Espèces protégées, les services de l'État en Ille-et-Vilaine (lien externe)
- L'ouvrage de François de Beaulieu : Le loup en Bretagne, hier et aujourd'hui, Skol Vreiz 2023
- Le supplément spécial de Mammi'Breizh, bulletin semestriel édité par le Groupe Mammalogique Breton, juillet 2021.
- Le retour du loup en Bretagne, hors-série de Penn Ar Bed n°252, revue naturaliste de Bretagne Vivante, janvier 2025.