Dans les lagunes de Chevaigné, une promenade fait revivre l'ancestral chaudron sonore breton
Tirer les joncs, capter le son. C’était l’objectif de l’atelier mené samedi 6 juin 2026 aux anciennes lagunes de Chevaigné. Ars Nomadis, collectif rennais de création sonore, a proposé aux habitantes et habitants de (re)découvrir la pratique locale et ancestrale du « chaudron sonore » ou « tirage de jonc ».
Samedi 6 juin 2026. Rendez-vous donné dans un chemin de terre, bordé de fourrés, sous un soleil timide. Le vent tente de chasser les nuages, fait chanter les hautes herbes. Et, aussi étrange soit cette information : deux bassines en cuivre chantent aussi. Vibrent, résonnent.
Là, sur le flanc des lagunes de Chevaigné, dix habitants et habitantes sont rassemblés pour un atelier singulier. Une initiation à une pratique traditionnelle en Bretagne, disparue (ou presque) de nos jours : le chaudron sonore, aussi appelé tirage de jonc.
Concerto pour chaudron
Fermez les mirettes, imaginez la scène. Les participants et participantes à l’atelier se répartissent en binômes autour d’une vieille bassine en cuivre (le « chaudron » autrefois utilisé comme ustensile de cuisine), avec un léger fond d’eau. L’une des deux personnes, assise, maintient fermement des joncs sur le rebord de la bassine.
L’autre, également agenouillée, imbibe ses mains de vinaigre, empoigne les résistantes tiges de jonc et les « tire » au-dessus de la bassine. Autrement dit, le ou la participante fait glisser ses paumes et doigts vinaigrés sur les joncs. Au départ, la plante habituée des lieux humides couine. Puis, une vibration se crée, et la bassine en cuivre entre en résonance. Les tiges deviennent cordes et la bassine corps d'un seul et même instrument.
« C’est pas facile de faire sonner le chaudron ! Cette pratique a un côté capricieux, il faut aller chercher la fréquence. Une fois qu’on l’a chopée et que ça sonne bien, faut pas s’arrêter, faut être régulier dans le geste. Alors, le son devient beau et musical », commente Alexandre Rubin, les yeux rivés sur un duo en plein concert de chaudron.
Nos lieux communs dans la boucle
Il est compositeur au sein d’Ars Nomadis, collectif rennais de création sonore (lien externe) en espace public, qui organise l’atelier du jour. « Notre collectif réalise des fictions sonores propres aux territoires qu’elles traversent. En ce moment, c’est donc Chevaigné », présente Anne Lalaire, la coordinatrice.
Dans le cadre du dispositif métropolitain Nos lieux communs (lien externe), Ars Nomadis travaille depuis l’automne 2025 sur la création d’une promenade sonore à travers les anciennes lagunes (lien externe) de la commune située au nord de Rennes.
« Nos créations prennent la forme de déambulations sonores, d’une heure, à faire au casque avec un smartphone », développe Anne Lalaire. Concrètement, bientôt, lors de vos balades aux lagunes, vous pourrez scanner un QR code et marcher en compagnie de la fiction d’Ars Nomadis.
De la tradition à la fiction
« C’est vraiment immersif », poursuit Antoine Beaufort, auteur et réalisateur du collectif. Et ce, dès l’écriture des fictions qui associe la population locale. « On réalise notre promenade en collectant des sons et en s’inspirant des histoires sur les territoires qu’on investit. On rencontre des acteurs locaux, des habitants et habitantes… », situe le réalisateur. Là, en l'occurrence, c’est Hubert Guimont qui a parlé aux membres d’Ars Nomadis de la tradition locale et ancestrale du chaudron sonore, pratiquée dans le temps à la fête de la Saint-Jean. « C’est typiquement le genre de son qui nous inspire ! »
Présent aujourd’hui pour transmettre cette pratique, Hubert Guimont raconte : « C’est mon beau-frère qui a recommencé à faire sonner le chaudron à la fête de la Saint-Jean avec des copains, il y a au moins 40 ans de ça. Au fil des années, c’est devenu une animation. De mon côté, je l’ai fait pendant 20 ans. Mais, là, ça fait trois ou quatre ans que plus personne ne tire les joncs. Il faut avoir le temps de le faire. »
Capter un son mystique
Hubert Guimont tente de remonter aux origines de cette pratique, mais « vous savez, c’est flou » : « C’est une tradition païenne… Tous les villages sonnaient le chaudron à la Saint-Jean. Comme s’ils communiquaient d’un feu à l'autre. » « C’est tout un patrimoine lié à la spiritualité » glisse Alexandre Rubin, le compositeur.
Difficile de resituer avec exactitude la tradition et ses raisons. Ce que l’on sait, c’est qu’elle est liée au solstice d’été. Dans un podcast de France Culture (lien externe)consacré au livre Sonnerie de bassin, un intrigant rituel du solstice, de Roland Becker et Laure Le Gurun, on apprend que le chaudron sonore aurait permis jadis aux villageois et villageoises de faire corps ensemble, mais aussi de faire l’expérience de la transe.
D’ailleurs, à l'écouter de plus près, le son des chaudrons est envoûtant, presque mystique. Anne Lalaire, casque sur les oreilles, enregistreur à la main, guette la moindre fréquence pour la capturer. Bras tendu vers une bassine en résonance, elle lance tout sourire à ses camarades : « Ça sonne super bien là, j’enregistre ! »
C’est Alicia* qui tire les joncs. Ce n’est pas la première fois, cet après-midi où le soleil tape enfin sur les dos courbés au-dessus des bassines, qu’elle parvient à faire résonner l’instrument en cuivre. Pourtant, la violoncelliste de métier découvre tout juste cette pratique : « En tant que musicienne, je trouve ça vraiment intéressant. On sent toutes les vibrations dans les doigts, dans le corps. Et le son est surprenant, primitif. » Par ailleurs, avec Alexandre Rubin et l’école de musique de l’Illet à Saint-Aubin-d'Aubigné, elle a participé à des ateliers de créations musicales qui rythmeront la fiction sonore à venir.
Balade pour la biodiversité
Entre conte documentaire et fable poétique, la promenade sonore donnera vie et voix à la faune et la flore des lagunes. « Au-delà de l’aspect artistique, c’est un projet de sensibilisation à la préservation de la biodiversité des milieux humides », explique Antoine Beaufort, sous les coassements des grenouilles de la mare voisine.
Ce projet s’inscrit dans une démarche plus large de restauration des lagunes de Chevaigné. Jusqu’en 2000 et le raccordement de la commune à la station d’épuration de Betton, ces lagunes assuraient l’auto-épuration des eaux via un système naturel de bassins successifs.
Bordé par le canal Ille-et-Rance, une voie ferrée et une route, l’ancien lagunage s’étend sur 17 000 mètres carrés. Enclavé, ce n’est pas un couloir écologique, mais c’est néanmoins « une pépite naturelle ». « Un diagnostic biodiversité est mené en parallèle par la LPO et Eaux et Rivière de Bretagne. Ce matin, on a relevé une vingtaine de libellules différentes », contextualise Caroline Buhot, adjointe à l’urbanisme, la biodiversité et les mobilités à la mairie de Chevaigné.
Jusqu’ici fermé au public, cet espace naturel pourrait devenir « un lieu où se ressourcer ». « Le diagnostic est là pour s’assurer que l’ouverture au public n’ait pas d’impact négatif sur les habitats naturels », poursuit l’élue.
La promenade sonore devrait être finalisée à l'automne, « et inaugurée aux beaux jours, au printemps 2027 », conclut Antoine Beaufort.
*Elle n’a pas souhaité communiquer son nom de famille.