Une sculpture de Rodin au musée des Beaux-Arts
Fermé pour travaux de rénovation énergétique depuis fin 2024, le musée des Beaux-Arts prépare peu à peu sa réouverture. Parmi les nouveautés à découvrir prochainement, l’arrivée d’une sculpture d’Auguste Rodin ; La Défense, prêté par le musée Rodin. L’œuvre en bronze est arrivée ce mercredi à Quimper.

Bernard GaleronAuguste RODIN (Paris, 1840 – Meudon, 1917)
La Défense [dite aussi La Patrie vaincue ou Le Génie de la Guerre]
1906-1918
Bronze (fonte au sable, fondeur : Alexis Rudier), agrandissement au double
H. 230 ; L. 116 ; P. 84,5 cm
Réalisé pour les collections du musée Rodin à Paris « sur le désir exprimé par M. Rodin », 1917 ; doré en 1937 pour être placé à l’extrémité de la perspective des jardins du musée Rodin à Paris.
Paris, musée Rodin (inv. S. 1301), en dépôt au musée des Beaux-Arts de Quimper, 2026
Le 14 février 1914, le musée des Beaux-Arts de Quimper recevait de l’État le dépôt de deux plâtres d’atelier d’Auguste Rodin. Ce « géant » de la sculpture était alors encore en vie, il était considéré comme le maître incontestable de la sculpture, celui à l’égard duquel tout jeune sculpteur se mesurait en ayant l’espoir de rejoindre son atelier en tant que praticien. Antoine Bourdelle, Charles Despiau, Camille Claudel ou Constantin Brancusi (entre autres) furent de ceux-ci. Si le plâtre des Ombres a survécu aux conflits armés et aux nombreux déménagements des collections quimpéroises, ce ne fut pas le cas du second plâtre : il ne subsiste aujourd’hui aucune trace de cette Femme guerrière si ce n’est sa mention dans les inventaires et dans un petit cahier listant le contenu d’un dépôt éphémère dans les anciennes usines Saupiquet.
Ce plâtre de Femme guerrière présentait toutefois un véritable intérêt car, selon les travaux de recherche menés par Antoinette Le Normand-Romain – directrice honoraire du musée Rodin -, il s’agissait du seul exemplaire de cette œuvre dont fut tiré un bronze unique fondu par Griffoul et Lorge en 1891 (actuellement non localisé). Nonobstant l’œuvre n’est pas totalement inconnue car, selon une pratique courante chez Rodin, celui-ci avait donné une existence autonome à cette Femme guerrière (ou Génie de la Guerre) en la reprenant de son célèbre groupe de La Défense.
Celui-ci avait été créé en 1879 pour le concours du Monument à la Défense de Paris auquel Rodin avait participé. Selon le programme édicté par la Préfecture de la Seine le 6 mai 1879, l’objectif était d’exécuter un groupe de deux figures en bronze pour le rond-point de Courbevoie où la défense de la capitale s’était mise en place en 1870. La statue déposée à Quimper est donc un agrandissement au double du projet que Rodin présenta au jury du concours le 29 novembre 1879 et qui fut écarté au premier tour.
Comme les autres candidats - une centaine - Rodin avait fait le choix de présenter une figure allégorique et un guerrier. Mais, plutôt que de jouer sur l’ajout d’attributs, le sculpteur avait opté pour un violent contraste entre l’abattement du guerrier mourant – évocation du Christ de la Piéta de Michel-Ange - et le dynamisme de la figure féminine qui jaillit de la composition comme le Génie de la Patrie de Rude pour l’Arc de Triomphe ou celui de la Danse de Carpeaux à l’Opéra de Paris. C’est cette figure difficilement identifiable, avec son aile cassée qui souligne sa vulnérabilité, qui fut principalement la cible des critiques. Le jury préféra le projet de Barrias plus compréhensible au premier abord.
Toutefois Rodin, qui avait déjà subi de nombreux revers, ne renia jamais ce groupe qu’il exposa à de nombreuses reprises à compter de 1899. Après le premier bronze, partiel, en 1891, il fit réaliser deux ans plus tard une fonte du groupe entier dans sa taille originale (H. 112 cm) par Griffoul et Lorge (conservé à Edimbourg, National Gallery of Scotland) puis d’autres suivirent par François Rudier, Léon Perzinka puis Alexis Rudier qui en réalisa dix entre 1904 et 1917. L’agrandissement au double (version déposée à Quimper) fut pour sa part exécuté en août 1917 pour le musée Rodin, à l’instigation du sculpteur lui-même. Deux autres exemplaires sont connus : l’un est conservé au musée national d’Art occidental de Tokyo, l’autre à Viña del Mar au Chili. Le grand modèle au quintuple (H. 452 cm) fut quant à lui commandé en 1916, fondu par Rudier en 1919 puis inauguré le 1er août 1920 à Verdun place de la Roche.
La Défense connut un nouvel attrait lorsqu’elle fut choisie en septembre 1948 comme motif du timbre « pour le salut public » lancé par André Malraux et le R.P.R. pour soutenir le général de Gaulle.
Le dépôt de cet important bronze, octroyé par le musée Rodin pour une durée de cinq ans renouvelable, est donc une véritable chance pour le musée quimpérois qui pourra ainsi présenter à ses visiteurs deux des œuvres les plus emblématiques de Rodin et enrichir ainsi notablement sa collection de sculptures.